« Tumeur…Il y a du sang…Je suis désolée, c’est trop agressif, il n’y a plus rien à faire »
Mon cerveau ne veut pas entrer ses mots, il refuse, trop brutal. Le sol se dérobe sous mes pieds alors que mes yeux vont de la bouche de ma vétérinaire au bilan catastrophique posé devant moi. Ce même bilan qui était « très bon pour un chat de son âge, c’est chouette » il y a tout juste un mois. Plus rien ne va, tout est trop haut, trop bas, les curseurs se sont affolés dans tous les sens. Ce qui a pris possession de son petit corps est si agressif, si violent.
Je l’amenais juste pour un problème de marche, oui elle était un peu fatiguée mais c’était l’arthrose. Cela ne pouvait être que ça. Elle allait bien il y a un mois, regardez ses examens !
- Il va falloir la laisser partir, elle va bien trop souffrir.
- Là ? Maintenant ?!
- Vu ses bilans, je ne suis pas sûre qu’elle passe le week-end…
Mais non ! Elle est éternelle, c’est pas possible, je l’ai depuis 17 ans et 2 mois, c’est presque toute ma vie d’adulte. Elle a toujours été là et elle est sensé rester là. C’est mon ombre, elle est toujours collée à moi. Elle qui sait me dire « Ça va aller, regarde je suis là » simplement avec son si beau regard, elle qui sait apaiser mes angoisses et mes larmes en posant délicatement sa grosse patte sur ma cuisse. Ça ne peut pas s’arrêter là, comme ça alors que je l’amenais en pensant à de l’arthrose…
Et puis, mon cerveau commence son obsession : il FAUT qu’elle revoie le jardin. Elle ne peut pas partir sans y retourner. Impossible. Il boucle là-dessus tellement fort, pour me protéger de la violence de l’annonce. Alors je demande à ma vétérinaire de décaler à lundi. Je veux un dernier week-end, des derniers souvenirs avec elle, aussi beaux que déchirants.
Elle accepte, me donne les numéros des urgences vétérinaires et des vétérinaires à domicile au cas où son état se dégrade brusquement. Elle me dit combien elle est désolée. Je lui demande si ce sera elle lundi, elle me répond que oui alors je fonds en larmes de plus belle en m’excusant parce que pour ma chienne c’était elle aussi et que bon, c’est pas cool que ce soit toujours elle. Elle me prend dans ses bras en me disant qu’elle est si désolée pour moi et je sanglote un moment contre son épaule.
Je rentre chez moi, sous le choc et totalement dévastée. Je vais directement dans le jardin et je reste là, un moment avec elle. Elle est fatiguée, je le vois, je sais que c’est le moment alors je lui promets de lui faire passer le meilleur dernier week-end possible. Jardin, toutes les pâtés du monde, jambon de qualité, foie gras, tout ce que tu veux mon amour !
Le compte à rebours commence. Tic tac. Je sens naître en moi un gouffre, un vide, un trou noir qui remplace mon estomac et mes poumons. Tic tac . Mon cœur commence lentement à se fissurer, je ne peux rien faire face à ces bouts qui tombent les uns après les autres dans cet énorme trou noir qui me sert maintenant de ventre.
Plus que 96 heures.
J’ouvre une bouteille et tente de digérer la nouvelle, je préviens mes parents qui me disent qu’ils viendront le lendemain pour dire au revoir à cette boule de poil que nous étions allés chercher ensemble 17 ans et 2 mois plus tôt. Je commence à l’observer de plus belle, il ne me reste que 96 heures pour enregistrer ses bouclettes, ses nuances de roux, ses yeux d’un si beau vert, la douceur de ses poils, ses petites touffes entre les coussinets, ses ronronnements, son regard si perçant… 96 heures pour explorer chaque cm carré de ce petit être.

Plus que 72 heures.
Je passe la journée avec elle dans le jardin, elle y dort, s’y promène, elle se roule au soleil, elle gambade même. Ne devrais-je pas annuler le rdv de lundi ? Elle a l’air bien finalement. Je sais que mon cerveau entame la phase des négociations alors je garde en évidence son bilan catastrophique pour me rappeler qu’il n’y a pas de négociation possible face au monstre qui la dévore, que ses jours sont comptés et que ce serait injuste de la remercier pour toutes ces années en la faisant souffrir inutilement.
Plus que 48h.
Je suis allée dans un magasin de loisirs créatifs, je veux faire ses empreintes avec de l’encre et dans de la pâte à modeler durcissante.
Le soir, alors qu’elle ne l’avait pas fait depuis longtemps, elle vient s’allonger sur mes genoux et s’endort lourdement sur moi. Je crois qu’elle part plusieurs fois alors je lui dit que c’est ok, qu’elle peut partir si elle veut, mais elle reste.
24 heures.
Je m’effondre en larmes… 24h. Les 24 dernières heures de 17 ans et deux mois de relation fusionnelle.
La dernière nuit, je décide de dormir avec elle dans le salon. Ce salon qui a vu notre relation débuter il y a 17 ans et deux mois. C’est là que j’ai dormi avec elle les premières nuits.
Elle est si contente ! Elle qui aime venir se blottir contre moi lorsque je fais des siestes de canapé, elle a une nuit entière pour ronronner sur moi.
A peine allongée, elle est déjà tout contre moi et nous nous endormons comme ça, entre sanglots et ronrons. Vers 2h du matin, elle a soif, son mug d’eau (oui parce que malgré une fontaine, elle préférait évidemment boire dans mes verres et mes mugs d’eau (ce qui n’aurait pas été un souci si elle n’avait pas non plus ce reflex de s’y nettoyer les pattes peines de litière…) donc pour son dernier week-end, elle a eu le droit de boire dans tous les mugs et verres qu’elle voulait) est sur la table basse qui est presque collée au canapé pour lui permettre d’y accéder facilement. Elle se lève, va sur la table basse et, à cause de son équilibre précaire, elle chute emportant avec elle le mug qui s’étale par terre, éclaboussant la multiprise et faisant donc sauter les plombs de mon appartement. Nous nous retrouvons dans le noir total, je nettoie et tente de réparer tout cela. Mon copain se lève à ce moment-là, je lui explique la situation. Nous rions de cette bêtise en nettoyant tout cela à la lumière du téléphone puis il réussit à tout remettre en marche. Je me recouche, elle revient se coller à moi et moi je colle mieux la table basse au canapé, on ne va pas faire sauter les plombs deux fois dans la même nuit, les blagues les plus courtes sont les meilleures.
Le lendemain, mon estomac se serre dès que j’ouvre les yeux. Dernier réveil avec elle. Dernière matinée. Dernières heures. Derniers câlins.
La météo annonce de la pluie mais tant pis, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, si elle a envie d’être dehors alors nous y serons ! Je prends le petit déjeuner et nous filons dans le jardin, elle va sous les plantes qu’elle aime bien. Je me surprends à regarder sa respiration, je lui redis que si elle veut, elle peut partir là maintenant. Elle décide de venir se coller à moi pour les dernières heures.
Il a fait beau toute la journée.
Au moment de partir chez sa vétérinaire, il commence à pleuvoir légèrement. Nous avons pu avoir une pièce à part pour lui dire au revoir à notre rythme. Il s’est mis à pleuvoir plus fort, l’orage est arrivé et il pleuvait tellement fort que nous n’arrivions plus trop à nous entendre.
Elle était d’un calme. Je ne l’avais jamais vu aussi détendue chez la vétérinaire. Elle est restée dans ma robe de chambre en pilou qu’elle aimait tant. Elle accourait toujours quand je la ressortais aux premiers froids d’automne pour pouvoir venir patouner sur mes cuisses en ronronnant.

Elle est partie très calmement.
Nous avons pu lui faire ses empreintes et prendre un peu de ses petits poils. Ceux tout roux qu’elle avait sur le dessus du cou et les bouclettes qu’elle avait sur le torse et qui m’avaient fait craquer quand je l’avais vu pour la 1ère fois (son père était un énorme chat persan roux à poils frisés).
C’est étrange comme la manière de voir les choses peut tout changer ou presque.
Lors de la mort de ma chienne, j’étais bouleversée en l’imaginant dans un frigo chez la vétérinaire, puis transportée dans ce camion vers sa destination finale. Mon amour, dans une boite métallique, froide, comment pouvais-je lui faire cela ? Quelle gardienne horrible j’étais.
Durant le week-end je me suis remémoré tout ce par quoi j’étais passée. En plus du décès, j’angoissais de revivre toutes ces pensées intrusives, tous ces flashs.
Et puis, et puis je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Est-ce que c’était lié à tous ces post Instagram que j’avais vu durant le weekend de personnes qui avaient perdus leurs animaux et leur déclarait leur amour ? Je ne sais pas. Toujours est-il que les flashs cruels et douloureux n’ont pas eu lieu. A la place, j’ai vu mon chat entouré d’amour, une sorte de grosse bulle rose qui la protégeait. Et puis j’ai visualisé le transport, et j’ai vu tous ces humains qui pleuraient leurs partenaires poilus et (promis, je n’ai pris aucune drogue) mais ce convoi lugubre s’est transformé dans ma tête en convoi de l’amour. Je voyais juste plein de bulles roses qui se rejoignaient pour se soutenir les unes les autres. Cela m’a terriblement apaisé et même en convoquant la réalité crue du transport frigorifique de cadavres d’animaux, elle était immédiatement chassée par cette bulle et cet amour-douleur immense partagé par tous ceux qui venaient de dire adieux à leur bébés poilus.
(Le premier qui vient me dire que c’est n’importe quoi, qui tente de me rappeler la réalité crue de cette fin d’histoire d’amour, je promets de lui envoyer ma grand-mère hanter ses nuits quand elle aura décidé de passer enfin la porte du Paradis. Elle a essoré et épuisé tous les hommes qu’elle a croisé sur Terre, croyez-moi qu’avec des moyens illimités dans l’Autre Monde, je ne donne pas cher de votre santé mentale. Et je suis sa personne préférée au monde donc elle prendra ce boulot très très à cœur… Voilà, vous êtes prévenus !)
Hier, je suis allée chercher ses cendres chez sa vétérinaire et, comme je l’avais fait pour ma chienne, j’ai amené un bouquet. On a beau dire que les gens s’endurcissent, je ne pense pas que de voir la mort et la souffrance laisse indemne. Alors j’ai voulu les remercier pour leur accompagnement, pour les câlins que j’ai reçu le jeudi soir quand elle m’a annoncé la nouvelle, pour le petit mot si doux qu’elles m’ont envoyé pour me faire part de leurs condoléances et leur apporter un peu de reconnaissance.

Alors que ma grand-mère joue au chat avec la porte du Paradis depuis 6 mois « Je rentre, non en fait, je ne veux pas finalement. Oh et puis si, ouvrez-moi la porte… Ah non en fait », mon autre grand-mère est partie il y a 1 mois et demi (à 100 ans, j’ai des supers gênes, vous n’êtes pas prêts de vous débarrasser de moi) et c’est mon amour de chat qui a suivi alors que tout était nickel il y a un mois. En réalisant cette situation, on a décrété en rigolant que ma grand-mère c’était un peu le Michel Drucker de la famille (elle a même survécu à Chuck Norris et à la Reine d’Angleterre (elle était ravie d’ailleurs d’avoir « battue » la Reine d’Angleterre)).
Bon, de vous à moi, à l’heure où je termine cet article, ma grand-mère est plutôt avec un pied dans la porte du Paradis, on s’attend à un départ à tout moment mais en même temps, on a eu déjà 5 alertes du même type ces derniers mois donc on est entre « Qu’est ce qui est prévu pour son décès, est-ce que tout est en ordre ? » et « Sinon, pour ses 101 ans, des idées de cadeau ?« . Heureusement qu’on a de l’humour et de l’amour dans ma famille, parce que c’est un peu long et fatiguant nerveusement…
Tout ça pour dire qu’il faut maintenant que je tente de refermer ce trou noir et que je trouve comment réparer mon cœur sans les morceaux qui ont été englouti. Je dois aussi faire avec les vagues du deuil, qui surgissent de nulle part et viennent s’écraser violemment pour pulvériser des moments, des journées qui semblaient plutôt bien parties. Heureusement j’ai réussi à finir mon mémoire et je n’ai plus que mes révisions à gérer.
Voilà, ce sont mes dernières nouvelles. Je reviendrai dans ma boite mail et un peu plus sur Insta une fois que ma soutenance et mes partiels seront passés…sauf si ma grand-mère en décide autrement.
Je vous embrasse, prenez soin de vos proches et de vos compagnons à fourrure
PS : merci à tous ceux qui m’ont adressé de gentils mots quand j’ai annoncé cela sur Instagram et à ceux que j’ai vu depuis et qui ont pris très à cœur leur rôle dans la réparation du mien.